4. La résistance cheminote

Les modes d’action des cheminots

L’engagement actif des Français dans les réseaux et mouvements de la Résistance est, comme partout ailleurs, le fait d’une minorité. Plus répandues sont les formes moins visibles et moins organisées de résistance – travail au ralenti, actes isolés, gestes de solidarité envers les proscrits et les clandestins. Beaucoup plus nombreux, au fur et à mesure du temps, sont ceux qui soutiennent, en les laissant agir, les résistants actifs.

Au sein de la communauté cheminote se développe aussi un fort sentiment de rejet de l’occupant. En effet, du fait de leurs fonctions, les cheminots occupent une place importante dans la Résistance : le réseau ferroviaire et leurs laissez-passer leur permettent de se déplacer beaucoup plus facilement et plus souvent que les autres Français. Dans un premier temps, ils assurent le passage de prisonniers de guerre évadés, puis de résistants et de persécutés à travers les lignes de démarcation. Ils emportent le courrier, les tracts et les journaux clandestins. Ils recueillent des données ferroviaires et des renseignements sur les déplacements des armées ennemies. Au courant des plans de transport, les cheminots transmettent aux réseaux de de résistance en lien avec la France Libre à Londres, tels NAP-Fer (« Noyautage des Administrations publiques »), des cartographies du trafic, les itinéraires et horaires des convois militaires, décrivant précisément les infrastructures et le matériel ferroviaires susceptibles d’être bombardés et détruits. Certains cheminots, bénéficiant des compétences techniques en la matière, indiquent les procédés les plus efficaces à la Résistance armée et parfois participent directement aux actions de sabotage.

©SNCF/SARDO
Exemple d’un schéma diffusé par les cheminots pour corriger les insuffisances techniques des premiers sabotages de voies effectuées à partir de l’été 1941.

Ce sont ces informations techniques que les réseaux de renseignement recherchent en milieu cheminot et qui permettront au BCRA, service de renseignement de la France Libre, de mettre au point le « Plan vert » visant la neutralisation du réseau ferré au jour J. Ce plan entravera considérablement l’acheminement des renforts ennemis vers le champ de bataille après le Débarquement.

Sabotage du pont de Reculafol, le 9 juin 1944. ©D.R.
Sur la ligne Ambérieu/Virieu-le-Grand (Ain), le maquis de Verduraz effectue une première tentative de sabotage par explosif, qui ne provoque que des dégâts légers sur la voie. Le lendemain, les maquisards reviennent sur les lieux et, avec la complicité des cheminots travaillant à la réparation, ils déboulonnent un rail. Lors de son passage, la locomotive déraille et tombe dans la rivière.

Face aux réquisitions d’agents devant partir travailler en Allemagne, la grève constitue aussi, à partir de 1942, une modalité de l’action résistante, bien qu’elle soit strictement interdite et réprimée. Plus tard, la grève déclenchée le 10 août 1944 dans les dépôts de locomotives parisiens précipitera le cours de l’insurrection dans la capitale.

©SNCF/SARDO
Tract appelant à l’insurrection, juillet 1944

La Résistance spontanée : ralentir le travail, soutenir les déportés et les travailleurs réquisitionnés

Au quotidien, les actes spontanés de résistance individuels et anonymes sont nombreux. Dans les ateliers, dépôts ou triages on freine le rythme du travail et de discrets « gestes maladroits » indétectables peuvent perturber certaines activités ferroviaires au détriment de l’occupant.

Tract diffusé dans la cité cheminote d’Arras, le 27 septembre 1942 ©SNCF/SARDO
Le tract appelle à ralentir la production, afin de ne pas servir les intérêts de l’occupant : « Une poignée de sable [dans la boîte à essieu du véhicule] vaut une bombe ! »

Des cheminots peuvent aussi apporter une aide aux travailleurs réquisitionnés partant travailler en Allemagne ou encore aux déportés malgré la surveillance rigoureuse dont leurs convois font l’objet. Ils indiquent ainsi aux déportés enfermés dans les wagons de ne jeter les mots sur les voies qu’après la sortie de la gare pour qu’ils puissent être récupérés et envoyés aux familles. Ce sont alors les agents de la Voie ou de l’Exploitation qui sont sollicités pour récupérer, non sans danger, et transmettre les messages que les déportés tentent de faire passer à leur famille. Sans moyens suffisants pour annuler les convois et ignorant la nature de la destination des trains de déportés, les actions des cheminots consistent surtout en des gestes individuels de solidarité envers les prisonniers, comme leur apporter de l’eau et de la nourriture pendant les interminables arrêts. Certains cheminots prennent plus de risques encore en ralentissant les convois dans des zones propices aux évasions ou même se rendent complices d’évasions à la gare d’embarquement ou lors d’un arrêt.

Mot lancé d’un train par une personne déportée depuis la gare du Bourget-Drancy. ©Mémorial de la Shoah/Centre de documentation juive contemporaine

« Gare du Bourget, dimanche 18.7.1943. Ma chérie, partis ce matin direction Est. Je te remercie avec tous les amis et vous envoie à vous et tous les êtres chers que j’ai quittés mes meilleurs baisers. Adieu ! Au-revoir peut-être, Blanc. »

« 20 septembre, Mes chers parents je part travailler en Allemagne, ne vous inquiétez pas., j’espère que nous nous reverrons sous peu de temps. »

Pour en savoir plus sur les cheminots dans la Résistance 

Le Plan vert et la Libération du territoire, par Sébastien Albertelli

Un livre de référence

Cécile Hochard, Les Cheminots dans la Résistance, Paris, Éditions La Vie du Rail en partenariat avec l’AHICF, 2011. Cet ouvrage accompagne l’exposition Les Cheminots dans la résistance, exposition itinérante produite par la Fondation de la Résistance et présentée pour la première fois en 2005 au Musée de la Libération de Paris – musée Leclerc – musée Jean Moulin.