5. Les cheminots victimes de la répression

Soumis aux lois de guerre allemandes, les cheminots sont particulièrement surveillés : agir contre l’occupant est très risqué. Être accusé de faits de résistance signifie la peine de mort. Par ailleurs, depuis 1941, le commandement militaire allemand en France a introduit le principe des otages. Courant 1943, avec le développement des attentats contre le chemin de fer et des sabotages dans des établissements ferroviaires, ce type de sanction collective tend à être imposé à l’encontre des cheminots. La Gestapo relie systématiquement sabotage à otage. Des cheminots sont pris en otage et parfois fusillés, sans que leurs liens avec la Résistance soient nécessairement avérés.

De mai à août 1944, la répression connaît son plus haut point avec les opérations de préparation puis d’accompagnement du débarquement allié. Les arrestations de cheminots suivies de déportations décroissent, sans doute avec l’effondrement du trafic ferroviaire, tandis que celui des fusillés atteint son sommet avec 75 en août 1944. C’est la période des exécutions sommaires et des massacres. Car, parfois, les représailles prennent la forme de véritables massacres. Dans la nuit du 1er au 2 avril 1944, un sabotage perpétré non loin de la gare d’Ascq (Nord) touche l’un des 61 trains chargés de transporter vers la Normandie la 12e division SS Hitlerjugend. L’un des officiers nazis présents dans le train fait aussitôt ratisser le village. Des dizaines de civils sont rassemblés et assassinés près de la voie ferrée. Le massacre fait 86 victimes âgées de 15 à 75 ans, dont 22 employés de la SNCF.

La dépêche SNCF qui raconte la rafle de Villeneuve-d’Ascq. Archives privées.
Ce rapport écrit par la permanence SNCF de Lille a été retrouvé par une cheminote dans ses archives familiales. Daté du 2 avril 1944, il donne au verso la liste des 22 cheminots tués.

Les cheminots ont participé à la libération de la France, avec, au total, plus de 2 200 cheminots, femmes et hommes, en majorité́ des résistants et des victimes des rafles de représailles, qui ont été assassinés, fusillés, abattus ou qui sont disparus en prison et en déportation.

La dernière lettre d’un cheminot fusillé
Eugène d’Hallendre, contrôleur technique à Arras (Pas-de-Calais), a pour rôle de vérifier l’état des voies ferrées. Ce cheminot bénéficie ainsi d’une liberté de circulation qu’il met rapidement au service de ses activités clandestines. Il rédige des tracts qu’il dépose ensuite dans les gares et les trains. Il diffuse également le journal clandestin La Voix du Nord et vient en aide aux aviateurs alliés abattus. Eugène d’Hallendre recueille également des renseignements sur les transports et les installations militaires allemands. Arrêté, il est fusillé le 27 décembre 1943. Voici sa lettre adressée à sa famille et à ses proches, écrite le jour de son exécution.

LOOS, le 27 Décembre 1943
Mes chers parents,
Je dois mourir aujourd’hui ; je pars donc en bonne santé avec courage, je désire être enterré à LA MADELEINE après la guerre.
Je désire que vous soyez tous courageux comme je l’ai été moi-même.
Que ma femme et mon fils chéri Edgard, tous deux innocent se noient également forts devant le destin.
Qu’Edgard termine ses études et devienne un bon citoyen, qu’il se marie et élève une grande famille en bon chrétien comme il l’a toujours été.
Je vous quitte donc en vous embrassant tous bien fort ainsi que tous mes amis.
Je pardonne à tous et que Dieu ait pitié de moi.
votre fils qui vous aime. E. D’HALLENDRE
P.S. – Merci à tous les amis qui ont bien voulu s’occuper de ma situation. Bons baisers à ma femme chérie et à mon fils adoré.
2e P.S. – Demandez une messe pour mon âme à M. le Curé de LA MADELEINE et remerciez M. le Maire pour le beau colis de Noël que j’ai pu encore goûter.

La participation collective des cheminots à la Résistance et à la Libération, les souffrances et le sacrifice des individus font l’objet de commémorations régulières dès 1944 qui, avec la participation des cheminots à l’effort de reconstruction, renforcent l’image d’une corporation unanimement résistante. « La Bataille du Rail », le film de René Clément sorti sur les écrans français en 1946, qui occupe une place de choix dans la mémoire collective, joue un rôle central dans la construction de cette mémoire héroïque du cheminot résistant. Cette image se brouille dans les années 1980 alors que la SNCF est mise en cause pour la participation des chemins de fer aux déportations vers le Reich.

Pour en savoir plus : Cheminots victimes de la répression 1940-1945, Mémorial, Paris, Éditions Perrin/SNCF, 2017.